Portrait d'artiste -
Des objets de la vie courante ironiquement
promus en œuvres d’art
Anita Toutikian,
ou la liberté d’i nstallation
Anita Toutikian, une
artiste à l’humour sophistiqué.
«De
l’art si je veux, comme je veux.» Cela pourrait être le slogan d’Anita Toutikian.
Peintre et sculpteur, elle a choisi d’emprunter des objets, des fragments de
notre quotidien puis de nous les restituer sous forme d’installation
artistique.
De cette manière, le spectateur peut non seulement
regarder l’œuvre d’art, il s’en rapproche, tourne autour et, éventuellement, la
touche pour mieux s’approprier son message. Car l’œuvre de l’artiste comporte
toujours une pensée sous-jacente. Généralement trempée d’ironie et modelée
d’humour sophistiqué et glacé.
Parcours
De la connaissance des affaires à la psychologie
clinique, Anita Toutikian a fait des études assez
diversifiées. Histoire, appréciation de l’art et beaux-arts tout court figurent également parmi les cours suivis avec
assiduité par cette âme constamment à la recherche du neuf. Toutikian
fait partie de ces artistes dont la vocation s’est manifestée sur le
tard.
Lors d’un vernissage, elle a été attirée par une toile
abstraite. «C’est beau et cela paraît facile à réaliser», s’est-elle dit. De la
parole au geste, elle franchit le pas. En prenant des cours de dessin et de
sculpture, elle se découvre une âme provocatrice. Ayant assez de représenter
des pommes, des poires et des vases, elle détourne le médium à sa guise.
Bientôt, des œuvres anticonventionnelles commencent à
apparaître.
« Elles exprimaient mon refus de l’art. L’art perçu comme
élément de décor, sans aucune fonction critique ou intellectuelle.» On dit
souvent que l’art traite de la beauté et de la vérité, mais, pour Toutikian, la vérité n’est pas nécessairement belle.
Dans l’histoire de l’art, chaque génération a cherché la
rupture avec la génération précédente. La démarche de Toutikian
n’est pas sans rappeler celle de Kasimir Malevitch.
Lorsque l’artiste a réalisé en 1919 son Carré blanc sur fond blanc, la seule
provocation possible était de nier le support lui-même.
Les surréalistes s’étaient emparés de cette question et
avaient réalisé, comme Marcel Duchamp, des «ready-made», c’est-à-dire des
objets de la vie courante ironiquement promus œuvres d’art. Le travail de Toutikian s’inscrit un peu dans cette veine. Sauf que chez
elle, le besoin de créer est issu de la situation sociopolitique
ambiante.
Les œuvres d’Anita Toutikian
traitent notamment de la difficulté d’être une femme. Inégalité des sexes,
solitude, liberté, identité, confinement, ces thèmes sous-jacents, abordés avec
beaucoup d’ironie, habitent le travail de l’artiste.
Un engagement artistique
Toutikian a commencé par
traiter des dimensions sociales, politique et psychologique
de l’expérience des femmes dans les sociétés actuelles. Au-delà des
représentations stéréotypées, les objectifs artistiques ne sont pas
explicitement polémiques. Son travail reconnaît davantage les forces
intellectuelles et sociales complexes formant l’identité de la femme.
Concernant les politiques qu’elle a plus largement critiquées, elle s’explique:
«Dès le début, j’ai pris la décision que ce travail n’allait pas traiter de moi
ou de mes opinions sur le sujet et que ma position serait celle de ne pas en avoir.
Je me suis dès lors située en posant uniquement des questions sans ne jamais y
répondre. L’interrogation et la curiosité principale se résumaient simplement
au fait d’être une artiste à l’écoute de son entourage.»
Est-ce de l’art?
«Cette forme d’art qu’est l’installation résulte de l’expérimentation du
mouvement dans l’art, qui a débuté vers l’an 1900 et qui est devenue de plus en
plus populaire au cours de la deuxième moitié du siècle, raconte l’artiste. Les
formes d’art évoluent constamment. Les peintures sur toile que nous connaissons
aujourd’hui n’existent que depuis 400 ans. L’installation reflète la tendance
contemporaine à une relation moins passive, plus interactive entre le sujet et
l’objet, dans le domaine de l’art comme dans bien d’autres domaines.»
Pour l’artiste, il y a deux grandes différences entre une installation et une
œuvre d’art plus traditionnelle, telles qu’une peinture ou une sculpture.
Une installation est un environnement ou une expérience
que crée l’artiste. Le spectateur peut marcher autour d’une peinture ou d’une
sculpture pour la regarder sous différents angles; mais spectateur et objet
demeurent distincts. Dans une installation, l’artiste cherche à faire
disparaître cette distinction. Les réactions du spectateur font partie de
l’expérience globale.
La deuxième caractéristique d’une installation est
l’utilisation fréquente d’objets réels. En utilisant des objets réels plutôt
que des imitations d’objets réels, l’artiste cherche à donner au spectateur une
expérience plus directe et plus immédiate de son œuvre.
L’important, c’est la chaise…
La chaise. Symbole d’autorité et de pouvoir. Un élément
qui siège dans les œuvres de Toutikian depuis cinq
ans. C’est un choix bien pesé et délibéré. Elle est apparue pour la première fois
lors d’une installation programmée à l’Espace SD, à l’occasion de l’Année de la
francophonie. Objet exposé, une chaise ailée. «La francophonie a donné au Liban
une liberté de pensée qui n’existe pas dans les pays avoisinants. J’ai voulu
montrer ainsi qu’il y a deux visages à la francophonie.»
La chaise refait surface quelque temps plus tard à la
LAU. Sur ce meuble repose un sein de femme en plastique. Il est surmonté par un
aspirateur encastré dans un utérus. L’image de la femme-objet, soumise et promise
aux activités domestiques diverses.
Puis il y aura la chaise 2005, présentée au Salon
d’automne du musée Sursock. «Elle prédisait
l’assassinat du président Hariri. Deux sièges se font face. Le premier est posé
par terre et l’autre est accroché en hauteur. Les deux sont reliés par une
échelle en bois. Dans chaque ouverture en bois se trouve une poupée.
Quelques-unes sont brisées. Un rouleau en bois nous façonne et nous modèle. Si
l’on refuse de suivre, on est exposé et on nous marche dessus, comme ces poupées
qui ont été cassées.»
Et, enfin, dernièrement, les chaises du Parlement
disposées en hémicycle à l’International College.
Installation dans laquelle l’artiste s’interrogeait sur le goût de ces sièges
qui sont convoités avec tant de frénésie.
Toutikian s’empresse de préciser qu’elle n’aime pas les chaises. C’est pour exorciser cette aversion qu’elle les met en scène. Ce meuble devrait répondre à sa fonction principale, le repos. Pourquoi pas le dialogue ?
Maya GHANDOUR HERT